Vous vous endormez ... satisfait de votre situation professionnelle, content de votre vie maritale, fier de vos enfants, à qui vous avez inculqué des valeurs "stables", et sécurisé par votre dernier extrait bancaire qui se présentait plutôt bien. Vous vous retrouvez dans un autre monde. En fait, dans le même monde, mais les valeurs ont changé. Le monde a décidé que l’argent n’était plus la référence. 
Visiblement, tout a changé. 
Mais où sont donc passés les repères rassurants ?
Qui sont donc ces inconnus qui n’ont pas l’air inquiet du tout ?

Premier mouvement : la colère. Impossible !! Vous aviez passé votre vie à construire des bases solides, immuables, transmises par des générations entières, des valeurs sûres. Vous en voulez au monde entier. Mais pourquoi ne vous avait-on rien dit ?

Deuxième mouvement : la panique. Que faire ? On vous a toujours appris à faire, à organiser, à planifier. "RIEN faire" dit quelqu’un. Comment ça, rien faire ! Mais j’en suis incapable. Dire qu’avant, on m’avait justement appris que quelqu’un qui ne faisait rien était un incapable. Mais comment font ces gens pour rester là, assis, sans bouger ?

Troisième mouvement : l’acceptation. OK, d’accord, puisque je n’ai pas le choix et que j’ai l’air ridicule à piaffer et à tourner en rond, je vais au moins essayer de m’asseoir un moment. Inutile de pleurer sur le passé. Les regrets ne changeront rien à cette situation. Le passé est mort, disparu. Après tout, je suis en vie.

Quatrième mouvement : le conflit. Rester assis !! Mais mes pensées s’agitent dans toutes les directions, tel un bateau pris dans la tempête. Et les vents sont contraires : d’un côté, des phrases du genre "c’est ridicule de rester là sans bouger, agis, fais quelque chose" et de l’autre "justement, je fais : RIEN, c’est nouveau et cela peut avoir un sens".

Cinquième mouvement : la négociation. Assez, les deux parties qui se battent et qui tirent chacune dans une direction. Qu’avez-vous à proposer ? On pourrait peut-être trouver une solution, une façon constructive de s’associer. D’accord, toi tu proposes de laisser le calme s’installer, d’observer, d’analyser et de sentir les choses. Et toi, tu souhaites agir. A vous deux réunies, je pense que nous avons toutes les chances de réussir.

Sixième mouvement : le calme.
 

Mais quel silence ... 
Il ne se passe rien. Ma vieille impatience repointe son nez : "C’est pas normal, rien ne se passe". 
Une petite voix lui fait écho : "Libères tes attentes, lâches-prise, respires, tu as trop longtemps fermé les yeux sur ton ressenti". 
Doucement, 
les vents se dissipent et le bateau se laisse bercer par les mouvements légers de la mer.

Septième mouvement : la lumière. Eh doucement, on n’a pas dit l’illumination. Il ne s’agit pas d’enthousiasme, mais de sensation. Une idée, une lueur, des flashs. Moi qui cherchais toujours mes solutions à l’extérieur, voilà que je deviens créatif. Moi qui cherchais la reconnaissance des autres, je sens une confiance en moi se développer. Moi qui rêvais sans espoir de réussir, je me vois faire le premier pas, sans l’ombre d’un doute.

Huitième mouvement : la concrétisation. Doucement, il ne s’agit pas de foncer dans des vieux schémas qui ont montré leur limites. Si tu cours, tu n’apprécierais pas le chemin. Il est rempli de surprises. Des bonnes et des mauvaises. Enfin, ce que nous appelons bon ou mauvais. Tout est relatif. Fais-toi confiance. Une porte s’ouvre, lèves-toi, vas-y. Mais sens ce qui ce passe. Prends du recul pour faire les choix justes. Tout est nouveau, tout est à découvrir et tout dépend de toi et de ton regard.

Neuvième mouvement : la reconnaissance. Un énorme merci. Qu’est-ce qui m’a fait basculé dans ce monde ? Je l’ignore. Mais je sais que sans cela, j’aurais continué à vivre sans me poser de question, à courir et à passer à côté de la vie. A l’heure de ma mort, au moment de tout quitter, je me serais alors demandé : "tout cela avait-il un sens ?"

Dixième mouvement : le réveil. Mais que s’est-il passé ? En apparence, tout est comme avant. Ma situation professionnelle, ma famille, mon compte en banque. Mais en fait, rien n’est plus pareil. Etait-ce un rêve ou une réalité ? Ce qui est sûr, c’est que mon regard a changé. Je regarde mes extraits bancaires et je me dis : quelque chose a changé. Je sens au fond de moi une assise, une sécurité, un plaisir subtil qui n’a plus rien à voir avec des morceaux de papiers, illusions de la richesse.

Oui, elle avait raison, hier, cette inconnue. Elle avait dit une phrase en apparence banale, et à laquelle je n’avais accordé qu’une écoute distraite :

"Est pauvre, non pas celui qui n’a pas d’argent mais celui qui ne voit pas ce qu’il a".

Il ne me reste de ce voyage qu’une sensation, une douce mélodie très harmonieuse. Je sais que je ne pourrais plus l’oublier. Et si le bruit environnant devient trop fort, je veillerais à amplifier son timbre pour qu’elle m’accompagne sur le chemin de la vie.
 
 

Françoise Wybrecht - 1997              Une réaction ?
 
 
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